Carrière Jean-Claude

Publié le par Eric Balay

LA CONTROVERSE DE VALLADOLID

écrit par Jean-Claude Carrière

(Editions Le Pré aux Clercs)

BIOGRAPHIE :

Jean-Claude Carrière publie des livres, écrit pour le cinéma, et aussi pour le théâtre, depuis plus de trente ans. Dans les deux dernières années, outre les adaptations de Cyrano de Bergerac au cinéma et de La Tempête au théâtre, il a publié Conversations sur l'invisible, Le Mahabharata, et, plus récemment, Les Mots et la Chose .

RÉSUMÉ DE L'OEUVRE :

En 1550, dans un couvent de Valladolid, en présence d'un légat du pape et d'un représentant de Charles Quint, on va débattre d'une question fondamentale : les Indiens du Nouveau Monde sont-ils des hommes comme les autres ? Descendent-ils d'Adam et Eve, ont-ils été rachetés par le sang du Christ et peuvent-ils prétendre à la vie éternelle ?


Il faut y répondre une fois pour toutes, car la légende noire des conquistadores commence à se répandre dans toute l'Europe, bien alimentée par les ennemis de l'Espagne.


Dans cette controverse, deux hommes s'affrontent. L'un est un philosophe, traducteur d'Aristote(384-322 av.J-C), nommé Sépulveda. L'autre est le fameux dominicain Las Casas ( 1474-1566 ),mort à 92 ans, ardent protecteur des Indiens. Les arguments sont multiples et articulés. Toute une assembléée assiste à la dispute. Le légat du pape a fait venir d'Amérique plusieurs indigènes. On va pouvoir expérimenter sur ces spécimens s'ils sont ou non capables de sentiments humains.


Tout se passe en quatre jours. Débat enflammé, baroque, profond, prémonitoire. De la décision prise va dépendre, pour des siècles, le sort de dizaines de millions d'hommes. Mais pas forcément ceux qu'on croit.

Depuis 1501, à l'initiative d'Isabelle, se pratique l'encomienda, attribution du sol que l'Espagne favorisait déjà en Andalousie, sur les terres reprises aux Maures. Un système très simple : on donne aux capitaines espagnols des lots de terre, souvent très importants, avec villages, cours d'eau, sous-sol, populations. Les habitants, reconquis et soumis, sont mis à la libre disposition des
nouveaux maîtres. Ils travaillent et paient un tribut. Un cinquième de toute ressource revient au roi. Système brutal, d'un féodalisme déjà très archaïque au début du XVIème siècle, qui laisse au chef plein pouvoir sur les biens et sur les personnes. .

Dès 1511, un dominicain nommé Cordoba, très jeune encore, dans la toute neuve cathédrale de Saint-Dominique, capitale d'Hispaniola, lance un sermon terrible contre les colonisateurs. C'est un coup de tonnerre. Il affirme que les indigènes sont très injustement maltraités. Il dit même qu'ils sont des hommes, et qu'il refusera dorénavant l'absolution aux Espagnols qui garderont les biens volés.

Une longue bataille s'ouvre , au coeur même du monde espagnol, au moment précis où la "légende noire ", les premiers récits d'atrocités, commence à se répandre dans toute l'Europe par la bouche des voyageurs . Les colons protestent fortement contre le sermon du jeune moine. Celui-ci revient en Espagne, est reçu par le roi veuf, réussit à le toucher. On réunit une fois de plus des théologiens, dont aucun n'a fait la traversée, et ils proposent en 1512 ce qu'on appelle les lois de Burgos (réduction des horaires de travail dans les encomiendas, en insistant une fois de plus sur la nécessité de donner une éducation catholique aux fils de caciques. Peine perdue. Personne, d'ailleurs, ne nourrit la plus mince illusion sur le pouvoir d'application d'une réglementation si lointaine; d'autant plus que les lois de Burgos s'accompagnent, l'année suivante, de l'institution de requerimiento, qui va faire rire et pleurer l'Europe. La légende noire se noircit encore.


Les années passent, les problèmes restent. En 1537, par la bulle Sublimis Deus, le Saint-Siège renouvelle ses exhortations. Il y est dit très clairement que les Indiens sont doués de raison et de dignité, qu'ils ne peuvent pas être emprisonnés arbîtrairemeht, ni privés de leurs biens. Il est dit aussi qu'ils doivent être "invités à la foi par la prédication de la parole et l'exemple des bonnes mœurs". Recommandations inutiles.


Après un long pontificat de seize ans, le pape Jules III ( 1487- 1555 ), mort 68 ans vient de mourir. Paul III lui succède, qui va se montrer soucieux de rétablir le prestige de la papauté. Au même moment, au mois d'avril 1550, Charles V décide d'arrêter provisoirement les expéditions de conquête. Personne ne peut mettre en doute les problèmes de conscience, qui paraissent l'obséder. De là, dès 1550, d'une confrontation qu'on espère définitive, d'où jaillira la vérité. Elle va se tenir, à la demande même du roi, dans sa capitale, à Valladolid.

L'usage veut, pour décider d'une de ces grandes disputes où s'établissent durablement les certitudes. En l'occurence, le voici : un chanoine de Cordoue, Ginès de Sépulvéda, fameux traducteur d'Aristote et qui a longtemps vécu en Italie, vient de publier à Rome un ouvrage qui s'intitule Des justes causes de la guerre. L'auteur désire que son livre soit publié en Espagne. Mais les dominicains des universités d'Alcala et de Salamanque, ont refusé l'imprimatur, le jugeant contraire à la vérité et à la tradition apostolique. Sépulvéda insiste et fait intervenir ceux qui ont intérêt à voir ses thèses officiellement reconnues. Cette lutte d'influence est d'une importance fondamentale : si le clergé espagnol autorise la publication du Démocrates, du même coup, il en accepte les terrifiantes conclusions.


Le roi nomme une commission de théologiens qui se réunit au mois d'août à Valladolid, en Nouvelle-Castille. En face de Sépulvéda va se dresser un homme inévitable, tumultueux, déjà très célèbre, le père Bartolomé de Las Casas.


Il a 76 ans. Né à Séville, il a huit ans en 1492, quand les premiers Espagnols posent le pied sur le sol des Antilles. Il a assisté au retour de la flotte, au printemps 93. Sans doute, à travers la foule agitée, a-t-il aperçu Christophe Colomb, dont il racontera plus tard l'histoire. Avec la population, il a dansé, il a remercié Dieu et crié sa joie au cours des grandes fêtes de Séville, données en l'honneur du navigateur.


L'appel du large agite sa famille. Son père et son oncle participent à la seconde expédition, grosse cette fois de dix-sept navires, qui emporte 12 000 hommes. Déception et tristesse à l'arrivée là-bas : on ne trouve aucun survivant des Espagnols restés sur place, on ne découvre aucune mine d'or immédiatement exploitable. Cette deuxième expédition marque le commencement de la prise de possesion, des exactions contre les indigènes et des batailles. Parmi les Indiens vaincus et capturés, le père de Bartolomé en choisit un, qu'il envoie à sa famille, vivant cadeau des îles.


Bartolomé grandit à Séville, où s'entendent déjà tous les échos de la conquête. Il étudie, il reçoit les ordres mineurs et en 1502, âgé de dix-huit ans, obéissant à un appel secret qui jamais ne s'affaiblira, il s'embarque à son tour.


Pendant quelques années, il se trouve très à son aise, il accepte le système de l'encomienda sans interrogation particulière. Son seul souci est de mener les Indiens vers la foi catholique, comme le demande la reine.


Il reçoit des terres, qu'il administre. Pendant dix ans, il poursuit une existence assez agréable. Les problèmes posés par la mise en esclavage des habitants ne le tracassent pas encore.


Comme tous les autres, il est brutalement frappé par le sermon dénonciateur de Cordoba, un autre jeune homme, par cette voix "qui crie dans le désert de cette île". Ses yeux, son cœur s'ouvrent. Il a 27 ans.


En 1514, il passe à Cuba avec les hommes du capitaine Narvarez, dont il est l'aumônier. Quelques mois plus tard, il se "converti'. Bien qu'il poursuive avec succès l'exploitation de son encomienda, il ne peut plus tolérer cette connivence tacite entre des militaires égorgeurs et les représentants de l'Eglise. Sa conviction s'établit et s'exprime : l'encomienda est une "invention satanique". Tout ce qui se commet aux Indes vis-à-vis des Indiens est "injuste et tyrannique".


Dès lors, le reste de sa vie ne sera qu'un long combat pour la défense des indigènes, il affirme avec constance que chrétiens et Indiens doivent par nécessité vivre et travailler ensemble, il lutte maintenant pour son idée de la justice, il n'est pas le seul. Les deux cardinaux qui régissent l'Espagne après la mort du roi Ferdinand en 1516, Cisneros ( 1436- 1517), mort à 81 ans et Adrian, partagent en partie ses idées, ce qui n'est pas le cas du très actif évêque de Burgos, Fonseca, qui dirige à Séville, la casa de Contratacion (organisme décrié par son aspect corrompu).


Las Casas présente avec persistance ses plans de colonisation, qui prévoient là-bas des communautés de laboureurs indiens et castillans, il croit qu'une occupation du sol pacifique, menée par des religieux, est rentable.


Nommé procureur des Indiens à son retour aux Antilles, il essaie de mettre ses plans à exécution et rencontre, chez les colons, une opposition tantôt virulente et tantôt perverse. On lui tresse une mauvaise réputation, on l'attaque par la calomnie. Il revient en Espagne et s'oppose ouvertement, et violemment, à un des premiers prélats du Nouveau Monde, l'évêque Quevedo, lequel l'accuse de parler de ce qu'il ne connaît pas.


Las Casas affirme en effet à qui veut l'entendre que les Indiens sont libres par nature et que les Espagnols n'ont aucun droit sur eux. Un nouvel argument l'anime, la dépopulation des Antilles. Revenu en Amérique, il tente de mettre en valeur, une large propriété, au nord du Venezuela. Avec lui, il a fait voyager un groupe de paysans espagnols, pour les associer aux Indiens.


Echec sanglant. Fin prochaine des illusions.


Il accepte alors de prendre l'habit des dominicains. Bien abrité, il développe son combat. A quarante ans, ayant accès aux archives de Christophe Colomb, il se met à écrire plusieurs livres à la fois, dont l'un qui s'intitule De l'unique manière d'attirer tout le genre humain à la religion véritable.


La conquête du Mexique le confirme dans son attitude farouche. Sa haine pour Cortés (1485 - 1547), mort à 62 ans, est immédiate et durable, fl se lie d'amitié avec le franciscain de Mexico, Zumarraga, qui se bat aussi de son mieux pour le bien-être des "frères indiens". A la même époque, il s'embarque pour le Pérou, où Pizarre commence ses ravages,
mais le bateau qui le transporte s'échoue sur les côtes du Nicaragua. Il touche terreet des visions de paradis le reprennent.


Il se remet en route, il s'oppose aux expéditions par des prêches, il s'attire l'hostilité agissante du gouverneur. Mis en danger, il passe au Guatamala, pays des Mayas, il s'installe à Santiago et commence à développer l'idée fixe qu'il soutiendra jusqu'à la mort" : "La Bonne conquête est celle des

âmes."

Pour prôner l'exemple, Las Casas en arrive alors à fonder, dans la région de Tezulutlan, un territoire qu'il appelle tout simplement "de la vraie paix". Il s'agit de pénétrer une région vierge et d'y apporter la foi par la douceur. Au début, cela semble un succès. Lorsque Las Casas revient en Espagne en 1539, il est connu et respecté, malgré les aversions qu'il suscite partout. Il obtient desavantages considérables pour les missions dominicaines, qui seules auront le droit d'entrer dans le territoire accordé.


Le difficile apostolat se poursuit. On compose même des petites chansons pour convaincre les Indiens. Deux autres caciques reçoivent le baptême, cérémonie emplumée, toujours spectaculaire, qui frappe les populations. L'église de la Vera Paz (Vraie Paix) est fondée en 1547.


Le principe de la conquête pacifique (c'est-à-dire des âmes), parait triompher. Mais tout se détériore assez vite. On commence à dire que les Lacandons, qui se trouvent justement sur le territoire de la Vraie Paix, persistent à pratiquer le sacrifice humain, et qu'ils torturent les dominicains. Il faudrait donc les attaquer, ce qui est contraire au principe fixé. Incertitude. Comment convaincre pacifiquement des anthropophages ?


En Espagne, où il revient poursuivre son combat, Las Casas
reçoit l'appui indirect d'un illustre théologien qu'on appellera le Socrate espagnol, Francisco de Vîtoria, lequel enseigne à Salamanque
et dénonce jusqu'à la notion de "juste guerre" et de baptême forcé, précipité. En sa qualité de procureur (= défenseur), Las Casas participe également aux séances du Conseil des Indes, qui sont souvent tumultueuses. Charles V(1500 - 1558), mort à 58 ans le reçoit et l'écoute.


En 1543, haute promotion : il est nommé évêque de Chiapas, grand territoire dans le nord du Guatemala, et qui s'étend d'un océan à l'autre. Il y arrive deux ans plus tard, après un autre naufrage où il perd sa bibliothèque et neuf des dominicains qui l'accompagnaient.


Dans son évéché, son premier soin est d'exiger la suppression de l'esclavage, ce qui lui vaut l'hostilité des colons et de quelques ecclésiastiques, qui semblent bien désobéir aux ordres répétés de Rome. Ainsi le doyen du chapitre, bravant les interdictions du nouvel évêque, donne la communion à des possesseurs d'esclaves.


Scandale public. Las Casas, accusé de partialité et de fanatisme, doit céder et se retirer, en compagnie d'un autre dominicain nommé
Ladrada, qui le suit partout. Les colons déclarent ses procédés insupportables. On le traite publiquement de fou.


Las Casas tient bon. Il obtient l'envoi d'un commissaire pour inspecter ce qui se passe dans son diocèse, d'où il a dû partir. Puis il y revient clandestinement, de nuit. Il soutient l'assaut d'une petite foule qui envahit le couvent et pénètre jusque dans sa cellule. Il leur parle avec force et réussit apparemment à les calmer.


Ensuite il gagne Mexico, où se tient un congrès d'évêques, et enfin l'Espagne. Il s'installe dans le collège dominicain de San Gregorio, à Valladolid, non loin du Palais-Royal où vit la cour la plus riche du monde.


Le voilà donc, en 1550, à 76 ans, infatigable et droit, l'oeil vif, le visage évidemment creusé par une vie d'agitation intense, il porte l'habit blanc et noir des dominicains. Il parle haut, il s'émeut facilement, il se déplace sans cesse.

Auprès de lui, un peu dur d'oreille, son vieux compagnon Ladrada et quelques dominicains plus jeunes. Sur une table, sont disposées des piles de documents de toutes sortes, même des dessins en couleurs. Travail bien préparé. Toute une mémoire, toute une vie est là.


En face, derrière une autre table, et lui aussi bien secondé, se tient un docteur d'université au teint pâle, Sépulvéda. Il vient pour défendre son livre et en obtenir la publication. ll a moins de notes que Las Casas, mais ses arguments sont au point. Ils savent que la confrontation sera décisive et que les siècles ne l'oublieront pas. Le sort du monde, dans le passé, s'est plusieurs fois décidé dans des disputes de ce genre.


D'un côté comme de l'autre il faudra tout dire, même ce qu'on ne dit jamais.


On peut les imaginer dans la salle capitulaire du couvent. En avant des stalles, une estrade a été dressée par les charpentiers. Sur cette estrade qui est recouverte d'un tapis brodé du Sacré Cœur de Jésus s'écoulent quelques gouttes de sang.


Cette estrade est destinée au légat du pape, qu'on attend d'un instant à l'autre. L'assistance se compose d'une quarantaine d'hommes, presque tous des ecclésiastiques, qui sont déjà là et bavardent par petits groupes, à voix basse. Parmi eux, le supérieur du couvent, qui a tout organisé et souhaite que les choses se déroulent sans anicroche.


Un jeune moine au regard brillant se tient assis sur un tabouret, près d'une porte, le dos au mur. Ses mains sont dissimulées dans ses larges manches.

On entend sonner une cloche; le bruit d'un loquet.


La porte s'ouvre et apparaît un homme, qui est accueilli en silence, avec des marques du respect. Il est cardinal et représentant du pape. A Rome, quelques années plus tôt, il a connu Sépulvéda. On sait que la question des habitants des Indes l'intéresse, bien que jamais il n'ait traversé l'océan. On sait aussi que son pouvoir est considérable dans le domaine de la décision spirituelle. Son nom est Salvatore Roncieri. Impossible de deviner de quel côté penche son sentiment. Tous s'inclinent, même le représentant du roi, le comte Pittaluga. Une vague de latin emplit la grande salle gothique.


Quatre jours plus tôt, à Càdiz, deux hommes sont descendus d'une caravelle venant de Veracruz, au Mexique ; deux Espagnols au teint basané, aaux visages ridés par le soleil, par le vent de la mer, marqués de plusieurs cicatrices, ils s'appellent Ramon et Gustavo, ils viennent d'une plaine agricole qui s'étend autour d'une petite ville nommée Puebla. Ils ne sont là qu'en observateurs, envoyés par l'évêque de Puebla (ils montrent la lettre). Ils ne demandent pas à pénétrer dans la salle capitulaire, loin de là, cela risquerait de déranger. Ce qu'ils voudraient, c'est pouvoir entendre tous les arguments, car l'affaire les intéresse. Les moines se laissent convaincre, après quelques conciliabules, et conduisent les deux hommes dans le dédale du couvent, à travers une galerie qui domine le cloître.


Pour apprécier les subtilités de l'argumentation des deux polémistes, nous_vous conseillons de vous reporter de la page 42 à la page 235, c'est-à-dire au moment où le cardinal prononce la déclaration officielle, en voici de larges extraits :


L'ensemble des participants se lèvent à l'entrée du cardinal. Il commence par ces mots, sans même, ce matin, prendre le temps d'une prière :

- "Mes chers frères, ma décision est prise. Comme je l'ai dit, je ne doute pas qu'elle sera confirmée par Sa Sainteté et par l'Eglise toute entière." Le cardinal hausse la voix pour dire ce que tous attendent : - Les habitants des terres nouvelles, qu'on appelle les Indes, sont bien nés d'Adam et d'Eve, comme nous. Ils jouissent comme nous d'un esprit et d'une âme immortelle et ils ont été rachetés par le sang du Christ Ils sont par conséquent notre prochain.


Un sentiment de joie parait sur le visage de Las Casas. Il a été entendu. Il regarde Ladrada, son vieux compagnon, qui semble pour sa part au bord des larmes. Il regarde aussi les Indiens, à qui le franciscain tente de traduire à voix basse.


Le légat dit encore, sans se précipiter, pour que chaque mot soit lourd et clair : "Ils doivent traiter avec la plus grande humanité et justice, conforme à la tradition charitable de la tradition catholique, sera proclamée dans toutes les églises de l'Ancien et du Nouveau Monde." Il ajoute, comme une simple formalité, que le Démocrates alter du professeur Sépulvéda, qui fut le prétexte de la controverse, ne reçoit pas l'imprimatur. Il ne sera pas publié sur les territoires espagnols. Après quoi il se tait et regarde l'assistance avant de déclarer la dispute achevée.


A l'interpellation de Sépulvéda qui s'insurgeait contre la colonisation du continent africain, le cardinal lui répondit : "S'il est clair que les Indiens sont nos frères en Jésus-Christ, doués d'une âme raisonnable comme nous, et capables de civilisation, en revanche il est vrai que les habitants des contrées africaines sont beaucoup plus de l'animal. Ces habitants sont noirs, très frustes, ils ignorent toute forme d'art et d'écriture, ils n'ont construit que quelques huttes... Aristote dirait qu'ils sont des êtres privés d'intelligence. En effet, toute leur activité est physique, et depuis l'époque de Rome ils ont été soumis et domestiqués.


Ces considérations ne soulèvent dans la salle aucun étonnement marqué. Le légat ne fait qu'énoncer quelques lieux communs, que tous sont prêts à accepter - même si Las Casas et Ladrada montrent une inquiétude grandissante.


La grande salle se vide assez rapidement.


Bientôt, il ne reste que le jeune moine qui tient le claquoir, près de la porte, il attend que tout le monde se soit retiré.


Quand il est seul, il va pour sortir lui aussi lorsqu'il entend un bruit, fl s'arrête sur le seuil et regarde. L'ouvrier africain vient de rentrer dans la salle par une autre porte, fl tient un balai à la main. Les épaules courbées, le regard vers le sol, il s'approche du centre de la pièce et commence à balayer les débris du serpent à plumes.


On entend le bruit du balai. Une cloche se met à sonner, quelque part dans le monastère. Personne n'a suivi la controverse avec plus d'attention que le jeune moine. Tout ce qui s'est dit l'a étonné, l'a effrayé, l'a souvent troublé. Et pour finir, il reste là, sur le pas de la porte, le claquoir à la main, il regarde l'Africain silencieux, qui balaie lentement les débris de l'idole.


Publié dans litterature.rebelle

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